lundi 19 juillet 2010

Peer Gynt


Peux-tu dire où était Peer Gynt tout ce long temps ?

Où il était, ayant le signe, sur son front, de sa destination ? Où il était, lorsqu'il jaillit de la pensée de Dieu ? Peux-tu le dire ? Sinon je dois rentrer - et descendre au pays du brouillard.


Dis-moi ce que tu sais !
Où étais-je, moi-même, moi tout entier, moi vrai ?
Où étais-je, le sceau de ce Dieu sur mon front ?


Solvejg :
Dans ma foi, dans mon espérance, dans mon amour.


Peer Gynt :
Que dis-tu ? Tais-toi ! Tu dis les mots qui trompent.
De l'enfant en moi tu es donc la mère ! 


Solvejg :
Je la suis, je la suis, mais qui est son père ?
Celui-là qui pardonne lorsque la mère l'en prie.


Peer Gynt (une lumière se fait en lui, il s'écrie) :
Ma mère, mon épouse, la femme sans péché !
Cache-moi, cache-moi, cache-moi tout en toi !


Il s'accroche à elle et enfouit son visage dans son giron.
Long silence. Le soleil se lève.


Solvejg (elle chante doucement)
Je te bercerai, mon enfant chéri,
     je te veillerai.
L'enfant s'est assis sur mes deux genoux
     et nous avons joué.
L'enfant a dormi sur mon sein très doux
     les jours de sa vie.
L'enfant a dormi, serré sur mon coeur,
     il est fatigué.
Je te bercerai, mon enfant chéri,
     je te veillerai.


Je te bercerai, je te veillerai - 
                   rêve, mon enfant. 


(Et ton absence s'endort tout contre mon esprit.)

Solvejg


Tu me demandes : quand donc ai-je été Paul, moi Paul, quand donc ai-je été celui que je suis ?

Je te réponds : c'est bien simple :

Tu as été

dans ma foi, mon espérance, mon amour.

Maintenant, dors mon tout petit, dors...

Toute la longue journée de la vie, nous l'avons passée à jouer, à rire, à danser,

Maintenant, dors mon tout petit, dors

Je dis cela, 

et Ton Absence s'endort tout contre mon esprit.


Esther


Cher Paul, 

Je viens de lire Peer Gynt dont tu m'avais tellement parlé.

Encore une fois, j'ai fini la pièce d'Ibsen en larmes,  
tu m'aurais détestée.

Mais que veux-tu, je suis  comme ça.


samedi 17 juillet 2010


Peer Gynt, Acte V, Scène 6 :

Feuilles fanées :
"(...)
Le ver, le ver nous ronge
dans nos moindres replis
(...)"

Et on peut lire :
"(...)
Le vers, le vers nous ronge
dans nos moindres replis
(...)"


Peer Gynt : la littérature qui a fait échouer la vie ?
...à chercher ailleurs que là où l'on a... 
mais comment savoir - comment savoir autrement qu'en cherchant - qu'en perdant ?


On est que des pelures, pas de noyau,
pour une fois Peer Gynt s'approchait pêut-être du vrai (de rien, nul noyau).
Que des oignons, et pas de quoi pleurer.


avec vos âges sensés être du savoir
mais toutes ces rides, ce n'est pas le visage du savoir, 
c'est de la pourriture amassée sur elle-même, 
de la connerie qui s'est amassée plis par plis à force d'être engraissée,
et sur votre crâne lisse, ce qui sidère n'est pas la dimension exubérante du cerveau, non,
mais l'immensité du vide


Les meilleurs sont à peine moins pitoyables qu'à quatorze ans


on peut seulement tirer notre chapeau à ceux qui ont réussi à s'arranger avec la vie, c'est déjà pas mal, et ils sont pas nombreux



fini


c'est bon je ne crois plus à vous à votre littérature soi-disant
soi-disant nécessaire
alors que vous ne faites que du beau d'apparat avec votre laid

eh bien je crache dessus sur votre laid d'apparat, pardon, votre beau d'apparat,
je crache, je crache,
parce que vous me dégoutez avec vos rythmes grandiloquents et vos mots pas pour les ignorants

qu'on fasse profil-bas et qu'on se taise,
on est déjà bien assez laids comme ça,
pas la peine d'en rajouter avec nos poudres et nos éclats - ils ne font que nous enlaidir

je vous laisse à vos mots soi-disant de terre et de merde, mais en fait de verre, de poudre et d'or, 
de poudre d'or - vos tocs dégueulasses

faites heurter vos langages, qu'on voit combien vous boitez,
incapables de vous arranger avec la vie,
tellement incapables que j'vous en veux

(s')étouffé


De quelque point où l'on se trouve, les perspectives ouvertes à notre vue peuvent nous étouffer.

Dans les terres j'étouffe, horizon borné par les terres, je veux voir la mer.
Sur la rive des mers, j'étouffe, je me sens reclus à la terre, assigné à une île.
Sur les mers j'étouffe, horizon borné par les mers, nul sol pour poser un premier pas de liberté, et l'horizon n'est que perpétuellement le même, renouvellé toujours par les mêmes vagues, nécessairement, chaque heure chaque instant la même la même.

Où que je sois je suis toujours le même : j'étouffe.


(et hors atmosphère l'étouffement sera le même)



Pendule, et chute


Tous ces quartiers de Paris dans lesquels j'ai envie d'être plus encore.  Il faudrait que j'y dorme pour y être. Que j'y écrive, la nuit aussi.

Le métro c'est comme des trouées dans la ville - comme moi je la troue, la traverse, invisible seulement.

Je n'ai pas édifié de tour dans la ville, 
pas la moindre chambre qui connaisse ma tête chaque nuit, sur l'oreiller.
La ville ne me connaît pas, je ne suis pas de la ville. 
Ma solitude arpente ses rues pourtant, et en cela je suis comme ces vieillards millésimes, fossiles des villes à la mesure desquels se mesure l'âge des sables.

Et la Seine, cette jetée de bleue à mes yeux, comme je l'aime.


Il ne s'agit ni de partir ni de rester.
Opérer des trouées de part en part,
et en travers encore. Peut-être.

A coups de burin ouvrir la ville, 
ouvrir des brèches dans la ville

Ne rien en attendre

Seulement l'étonnement qu'un soir recouvre un soir, 
et ainsi de suite.    Et soi toujours à le regarder.

Paris; on n'y est pas; et pourtant c'est le temps de soi par secousses.  Chaque station porteuse d'un souvenir. 
Un baiser, un meurtre.
Et peu à peu les souvenirs s'empilent. 
Et peu à peu le souvenir est souvenir d'un autre souvenir, lui-même superposé à un passé plus passé encore.

Qu'est-ce qui nous reste ?

Et cette phrase même est souvenir d'un film,
non,
d'un monologue de théâtre,
Alors on mange à même la boîte,
Et chaque anorexie est le souvenir de ce verbe-là,
                                                             de ce geste-là,
Et chaque fois que meurent en moi les liens (si souvent)
Que je me jette à l'océan des foules vides, et pleines, et moi si vide,
Oui chaque fois, chaque fois rien.

Et le son du vent celui des mouettes qui le battent,
mais bientôt devenu celui des trains qui le laissent en arrière,
et on s'en retourne,  pour aller à nouveau,  le lendemain,
le lendemain seulement.


parfois je me souviens pourquoi tu m'as plu.
et je me souviens aussi pourquoi je n'étais pas prête pour toi.
je crois que ça fonctionne ensemble. (fonctionne pas.)

jeudi 15 juillet 2010

ne croie pas que -


et ce n'est pas à lui que je dis cela, ni même à elle :
je jette ces mots pour trouer l'opacité innommable qui broie la tête à la lecture du monde ,
je jette ces mots pour circonscrire silhouette là où les ombres se font nuit

ces mots sont une toute défense pour là où je ne suis pas

Voilà : mes mots : une défense

pour dessiner silhouette sur l'ombre de mon corps

pour circonscrire par quelques lettres, semblant innoffensives - et pourtant, l'innommable.


Un pied dans la tombe


je suis en colère de te voir tout douleur comme ça et de ne rien pouvoir y faire
 -  que tu ne laisses semble-t-il rien ni personne y faire

et de ne pas savoir ton histoire,
si ta douleur a une origine que l'on pourrait cerner,   comme circonscrire

Mais non tu es là toi loin avec tes mots qui se dressent
 - à m'interdire de savoir quelles réalités les font tenir


Et ça me met en colère de toujours devoir avoir mal pour des types qui ne disent pas ou qu'à moitié pourquoi ils ont mal mais qui disent, disent qu'ils ont mal

et moi qui suis là qui me suis engagée là auprès de moi à les aimer, à creuser en moi leurs douleurs, à mourir de leur mort, de chacune de leurs morts , 

moi qui voudrais au moins savoir pour quoi je meurs

, ce qui vous fait mourir, dites-moi

- que je sache de quoi je meurs. (moi si simple qui ne connais pas ce qui fait mourir les hommes et ne suis capable que de mourir sans raison simplement parce que : je vois celui-là mourir alors je meurs avec lui.  comme le chien suit l'homme au tombeau.  fidèle, stupide, ô combien fidèle - et s'en est pitoyable.)




Cependant il faut dire : je m'en suis fait un métier de mourir pour les hommes

je la vends pas cher ma petite mort, ma chère petite mort,

il n'y a pas même à demander : l'homme arrive et je lui offre : tiens, voici une mort pour toi, pour accompagner celle que tu fais mûrir en toi, celle que tu soignes et qui croîs, plus vite que ton ombre-


Alors oui, bien sûr, avec un métier pareil on meurt souvent,

pas à tous les coins de rue mais presque.

C'est un métier, on dit, et on se console ainsi - même si cela ne met guère de beurre dans les pâtes, juste un peu d'or aux talons, le temps d'un soir, avant de s'évanouir.


On guette au large les nouveaux arrivants, mousses et capitaines qui amarreront et descendront d'un pied obscur sur la terre,
On leur prodiguera la bienvenue à ces malvenus ,  on s'arrachera leurs rayures et leur sueur -

A perdre haleine on se préparera à mourir pour eux et on le fera très bien - c'est un métier


c'est un métier, dites-vous, et déjà on ne vous entend plus,

déjà la voix s'est faite d'outre-tombe et s'éteint.




mercredi 14 juillet 2010

Incroyablement vert, et gris,


Comme un seul lieu est si changeant que l'espace est infiniment ouvert à celui qui ne voyage pas.

Et cette route qui s'enfonce déserte dans la mousson d'ici :

et les arbres et le ciel,

et les pas qui vont droit quand toute petite et immenses les arbres, le ciel, la route . 

il sera bientôt pluie sur la terre. Pour l'instant et déjà : j'avance nu pied après nu pied,

et voilà que tout :

incroyablement vert, et gris,  *


Alors cependant je quitte la route nécessaire et longue,
et oblique m'enfonce dans :

la boue entre les orteils et petits cailloux roulent sous la peau de corne d'or

j'ai pénétré le bois, j'ai pénétré le fleuve,
je suis devenue cette eau qui devient fleuve en sillons le long des routes bosselées,

j'ai senti les pousses de lierre germer en mes seins fermes - et petits -

j'ai chanté crié , ou tout comme : j'ai ri et je suis devenue la folle, la folle qui fait peur et que l'on envie pourtant, oui, sûrement, on l'envie -

je suis devenue la mendiante qui ne mendie pas,
nue dans la boue elle danse 
elle danse à fendre l'âme le ciel
qui par la foudre se divise éclate en fragments qui s'allègent en tombant

et je remonte la pente la terre est douce sous les pieds de glaise
les chemins se font torrents et l'on glisse sur les mousses et les tortues qui en suivent elles aussi la route

pantalon de toile fut de jute qui remonte aux genoux terreux
et les marques aux tibias sont de bleu et d'or  *

la rivière à la mer se jette
et ce lac minuscule sous les forces d'un vent impétueux 
devient immense aux couleurs de nébuleuses

C'est une Galaxie En Vérité


Et le tonnerre me poursuit et je dois courir  -jeux dangereux

Alors j'arrive à la ville que je trouve volets clos 

les hommes font les morts pour être oubliés du tonnerre,

ils jouent à disparaître je ne suis plus, pars -pars loin, il n'y a rien à taquiner, rien à faire mourir un peu plus encore,

tout est mort,

pars -pars loin,

tout est mort.

Et ainsi le Grand Tonnerre ne trouve rien d'autre que moi dans les rues fantômes
et il joue joue, joue avec mon ombre,

Et moi je les aime tous ces grands peureux,

et si différente je me sens si proche d'eux, si humaine eux si humains, 
je me sens toute pleine d'amour pour ces petits bouts d'homme 
qui différent un peu les uns des autres
tout comme moi je diffère un peu d'eux,  de manière seulement plus visible mais non plus profonde, pas de fossé plus profond, non, je ne crois pas

Seulement je suis non pas française mais :

comme thaïlandaise de naissance,
et j'ai oublié d'ici le langage  - ses codes

je suis tout seins visibles sans pudeur dans ce t-shirt d'eau collé à la peau d'eau aussi

et les pieds martèlent le bitume de toutes les chansons muowg, sac et nguon,

et les pieds nus nus nus sur le bitume 

et frappent et frappent

et lavés à l'eau même de boue qui les traverse,

et je chante chante dans ma gorge traversée d'eau claire, 

et goûte à même les lèvres la pulpe de la grenade et du figuier -

de l'érable en pleine force hormonale,

du chêne et du figuier, du figuier.

la foudre fait danser le ciel pour mes yeux,

et j'applaudis à tout rompre dans cette joie sans trouble

je danse alors avec l'éclair, et prends moi aussi ma part aux joies du ciel

lundi 12 juillet 2010

et gris, et jaune, et sans -


Et l'ouverture ce matin m'est donnée par le ciel déchiré d'éclairs, et jaune,
Et vert dans ces arbres courus de fantômes de pluie

le son mat du tonnerre roule dans ma gorge,
avalant les mots d'angoisse,
instantanés figés et durables qui hier martelaient les parois du corps,
échos d'horreur dans une grotte sans nom -

et avec la pluie, chaque conviction de réel tombe °
 - et j'ouvrirai les corps et j'ouvrirai le ciel - 
je déchirerai ton corps pour voir derrière - ton visage

Les lieux où l'on posait nos pas se sont engouffrés dans le ciel atopique

Je suis sans lieu nulle part à présent - et tout est ouvert

dimanche 11 juillet 2010

Escape


Ouvrir des brèches, s'échapper - ouvrir la terre dans laquelle nos pieds embourbés
Ouvrir des fenêtres photographiques sur le ciel 
Des mots pour desserrer la gorge d'angoisse

mais l'air l'air où le trouver ?

50 ° dans la tête et dans tout le corps


Et l'angoisse de rester toujours, 
me reprend par les mêmes tripes maintes fois tournées retournées,
et moi qui, voyager,
moi qui reste,
étouffe dans l'inertie des villes
dans l'inertie à laquelle je m'englue
inertie non pas du monde mais de moi
et l'angoisse l'angoisse d'étouffer dans ces murs ces tunnels
ces chemins de sisyphe 
et absurde toujours et prisonnière
je meurs de mon propre souffle   - inhalant dans la proximité cela même que j'expulse

Et en l'écrivant, tenter de le conjurer

concave -


On écarte en soi une blessure suffisamment grande pour accueillir celle d'un autre 
cet autre qui est blessure tout au long de son corps
(je te tiendrai tout entier en ma blessure, elle sera le berceau de ta mort : des eaux ne se délivrant en nulle naissance - te conservant)

On se créerait mort pour devancer son agonie ,
Cheveux arrachés et les pleureuses qui le suivent au tombeau °

On ne comprendrait rien rien, on serait une femme
Une femme antique : une ombre

Mais quoi de plus fidèle qu'une ombre ?

Elle sera son dernier souffle et sa silhouette sera évidée dans son regard s'éteignant -

Celle qui s'efforce de n'être rien pour lui être tout

- devient rien, comme sans effort, sans effort, naturellement (elle n'a pas encore été)

tout ? elle n'en saura jamais rien.

les déjà-morts ne parlent pas, emportent leur secret au tombeau.

vendredi 9 juillet 2010

étonnements


Quel est le mensonge de celui qui dit aimer la vie et qui ne reste pas à la naissance du soir immobile et silence accroché aux derniers rayons du jour ?

Quel est le mensonge de celui qui dit aimer la vie et qui ne reste pas à la naissance du jour immobile et silence accroché aux derniers rayons de lune ?

Quel est le mensonge de celui dont les lignes de main ne connaissent plus le grain de la terre,
- et la langue l'amertume de l'écorce ?

Quand toute mon humanité est d'être immobile et silence au monde,
corps ouvert aux rayons,
toute cette beauté dont je ne me remets en aucun instant.

mercredi 7 juillet 2010

A Garcia Lorca


Vélo à fendre champs


et par mille broussailles aux jambes on tient un peu à la terre, 
à ses roches internes, à ses flocons floresques, à sa litière de mort et vie


jetée au ciel ouvert des lunes et soleils ,


aux odeurs qui font trembler les lèvres :


, le ventre de coquelicot éclot,


comme entre les doigts très vieux, la rose bleue du ventre


mardi 6 juillet 2010

hors-lieu (paris XIIIe, de l'avenue de france aux quais de seine)


Espace suffisamment vacant pour que l'on puisse s'y loger 
(le crâne ° aux odeurs fantasques).

Grandes avenues sans idées où l'on peut poser ses pas.   Fantôme

Rues où l'on se croise pour la première fois, où les relations à peine ébauchées.

Bâtiments de science pure,  de vide pur.

A cette sortie de la galerie,  on est immédiatement arrêté par la couleur du ciel   
-  semblant quelque peu : différente. 
Beaucoup, pourtant, ne semblent pas heurtés - fantômes de ville fantôme, ils savent / et on est seul étranger.

Je les suis, marche derrière eux, devant eux, face à eux, derrière eux.

Marche et les pas ne s'empreintent pas. rues trop lisses pour les traces.

Je fais profil-bas devant ces hautes tours de glace.

Mon regard fixé chaque seconde à chaque point de l'horizon le plus profond, le plus étroit. Perforant le centre du bout de l'avenue, crevant d'un regard la fragile jonction entre deux horizons.


Et le pont, aérien, jaillit de cette déchirure.


Soudain le soir, le ciel dans sa pâleur, le vent de rose et d'embrun
mouettes qui déchirent le ciel
lumières qui se réverbèrent dans les pans d'eau verticale, immenses
et aux fleuves se jettent, pénètrent
aux yeux


Suspendu de ciel à ciel, le pont entre deux eaux et comme au-dessus des eaux
Et comme le corps, croix d'oiseau au point le plus haut de la structure,
L'oeil poché par la lumière qui cogne aux tours de verre, puis au regard -
et le rose s'étire pâle
l'or aux pommettes
yeux bleus à la lune écarquillée dans un coin de toile


Echo de lune à lune - terrestre céleste, et mes cuisses larges qui font pleurer les mendiants


De lune à lune et je suis sur ce pont à voir entre les tours de livre les esplanades les églises
à voir sur les eaux filer de grands trains noirs et verts - sombres comme dans une nuit à venir
[et Schiele qui tout petit les regarde]
A voir derrière moi l'eau bleue plongée dans un ciel lascif


Et je suis moi toute petite nue sur les lattes disjointes et qui claquent,
rongées par le vent et les mouettes,
les embruns et les dents longues des dormeurs de pont


Aussi le squelette de son faible poids donne au pont lourd son équilibre anachorète
et les courbes et les creux immenses se jettent
d'une tour à l'autre,
d'une avenue blanche


Sur cette Lune sans cratères
non lieu (apesanteur)
 : j'habite.


Personne ne le sait.


La terre même l'ignore.


je ne puis être qu'à une non-adresse


au lieu de nulle part seul je puis y être.



jeudi 1 juillet 2010

Ville de chaleur


Lorsque le soleil s'abaisse sur ma ville, au point le plus obscur devenu blanc,
l'architecture est aplanie par la lumière et nul refuge ne subsiste.
On circule (on ne circule pas) de place blanche en place blanche,
comme sur un échiquier dont il manquerait les cases noires,
et dont le quadrillage disparaîtrait, ainsi que tout repère. 

Chape d'or blanc sur la ville entière,
et par endroit des éclats d'argent qui nous aveuglent plus encore.

Autour de ces grands yeux d'eau, une herbe sèche et rare, 
mille broussailles contre lesquelles les jambes se piquent,
désert steppique où l'on oublie tout chemin,
tout lieu,
tout.
où seule reste la nécessité de la marche 
                                                                       - pour que le soleil puisse nous accabler plus encore.

Autrefois je fuyais la ville de chaleur, 
recluse dans une chambre froide,
qui maintenait en vie et mouvement mes limbes cérébrales.

Aujourd'hui je sors à ciel ouvert sous ce soleil à pierre fendre,
je viens poser mon corps là où le soleil pourra encore un peu plus m'accabler de son poids

je sors porter vie et mort qui lézardent les roches,
les arbres et les bêtes que nous sommes.

je fais l'expérience de la chaleur,
je fais l'expérience des limites (solaires, Sollers),
je découvre un grand désert dans la ville blanche .
Alger est loin sous les pieds le Sahara sans nom  :

les immeubles sont tombés de sable sous l'action des rayons, 
la ville a déserté la ville
et l'on avance sans direction 
sans horizon

Rien qu'horizontalité du sol vide sous le pas

je donne mon corps au soleil algérien pour devenir Etrangère

Tout me devient étranger

je suis étrangère

Mon corps même laissé derrière l'arbre là-bas
, et les mots dont j'étais faite découpés comme des ombres
des ombres qui se séparent de soi et disparaissent au soleil de midi.

Au 1er juillet 2010, il n'y a rien que midi toute la journée.

Les cadrans solaires de toute la ville en attestent :
à chaque seconde c'est un nouvel habitant qui meurt et s'écroule
sur ces dalles de pierre qu'on aurait voulu fraîches.

je sors mourir avec eux, mes semblables :
silhouettes blanches sur fond blanc,
plus rien ne nous distingue.
nous ne sommes plus que la solarisation du monde
aux apparences d'atomes
(mais blancheur uniforme : univoque)

je suis sortie devenir chaleur à mon tour
le corps entier devenu brûlure,
la tête aveugle et les jambes trébuchantes -

j'avance ainsi jusqu'au centre du désert
Où mon corps en croix
je brûle à l'incandescence
et deviens le seul point persistant   au centre de ce monde écroulé.


Ce n'est qu'ainsi...


Journal de Franz Kafka, le 23 septembre 1912 :

"(...) Ma certitude est confirmée, quand je travaille à mon roman, je me trouve dans les bas-fonds-honteux de la littérature. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut écrire, avec cette continuité, avec une ouverture aussi totale de l’âme et du corps. (...)"

couleur : indigo


agapanthe au nombril


Gain / gain : travail = gain (en tant que tel, simultanéité et non seulement succession)


échec d'hier (aujourd'hui vers 2h) (perte du texte, peine à le reconstituer) m'a permis (incité, et donc permis) de retravailler ce matin ce même texte. sans doute plus abouti (finalement) que sa première version, 
et surtout : travail intéressant en tant que travail (même si rapide, comme toujours - trop rapide)

Prendre le temps pour ce travail - but prochain à réaliser dans futur proche.

Couleur perdue


Les mots appartiennent à un instant périssable et aussitôt défunt.
Si on les retrouve après les avoir perdus (non notés ou notes perdues), 
on ne fait que remuer des cadavres.
Le rythme était celui du vent, le parfum celui des blés, le son le sifflement des ailes d'une chouette effraie,
A présent ces mots ne sentent que notre peur - notre peur face à cette mort qui précède et sans doute présage notre propre mort, celle de nos amours, celle de nos chagrins, celle de nos sens et de notre regard.

perte / gain


Dernier texte reconstitué de mémoire après l'avoir entièrement perdu suite à fausse manip.
Ai vaincu la nervosité engendrée par cette perte.
Me suis souvenu de beaucoup, ai tout de même perdu quelques passages - et l'un des plus forts.
Ai trouvé quelques autres trucs - même si pas à la hauteur.
Crainte que cet exercice de mémoire donne un caractère fragmentaire et par à coups à un texte qui était au contraire serein sinon plénitude.
Ai perdu à l'oeuvre (l'article) mais gagné au processus (ai vaincu colère et nervosité).

hors-sol


Le pied levé, la poitrine avancée au ciel rosissant,
          les ailes s'étirant en écart dans les ombres de la route,
corps oscillant direction finement menée,
     route avalée de vitesse sous les roues
                      :   me voilà jetée au crépuscule comme un fou aux étoiles

Je vole à dos de vélo éternel,
la liberté écumant aux pluies de vapeur condensée
          -  sur lesquelles ma tête déjà s'appuie

Le ciel étire au-devant ses couleurs et ses nuages à chaque instant périssables,
à chaque instant morts, et puis nés

Nécessité simple et évidente, ce crépuscule s'étend au-devant de moi,
moi qui glisse immuable sur la route lissée de ses obliques rayons.

Je suis au goudron de soufre, au ciel de chair rose et d'or,
mon voyage comme un saut sans fin
dans une atmosphère dont le moindre atome porte en lui une puissance de pluie

Je porte moi aussi la pluie
et dévale la pente tel un fleuve insouciant et libre-

Pas de liberté plus pure que ces minutes longues
où pied hors-sol, bras en croix,
                        tête levée vers la nuit noire arbres verts _

tête levée tant et tant que l'on devient au ciel  °
sans repère, sans plus chercher :
                                                         oubliant les noms des couleurs,
les noms des hommes

                       le coeur et la tête à la nuit bleue de vert
                                                                                      aux planètes


Pas de bonheur plus pur que ces heures où je deviens la nuit posant ses couleurs sur les champs de blé mûr,
Ma peau devenue vent,
Ma chair devenue tilleuls, blé vert, chèvrefeuille,
Ma tête mon coeur devenus nuit noire couleurs, champs, routes et sentiers,


Vélo, livre, vélo, livre, soleil, et vent, et pluie parfois_
Bonheur que l'on voudrait étirer comme l'ozone ses nuages
Seul bonheur Seul bonheur
devrait être seul seul bonheur

Pourtant / Pourtant brisé / :
A l'aube de cette plénitude, les mots et les temps d'à-côtés -

Mon souffle alors rompu,

vent pourtant souffle toujours,

moi rompu et lui toujours
                  :
ainsi je ne peux devenir ciel, terre et tilleuls,
corbeaux noirs sur champs verts,
humidité des arbres, souffle chaud des champs,
cris d'oiseaux accrochés aux étoiles

   - titubant je cherche à prolonger l'instant de liberté brune et claire,
     instant qui devrait être éternel mais rompu n'existe nulle seconde plus qu'esquisse.